Il se peut que la relation que vous entretenez avec vos aiguilles usagées soit définitivement transformée, après la lecture de cet article sur le Hari-kuyō 😉.
Et oui. Cette pratique japonaise « d’hommage aux aiguilles » va vous permettre de vous questionner sur votre rapport aux petits objets qui accompagnent votre pratique de la broderie ou de la couture en général.
Nous sommes à l’ère du recyclage, n’est-ce pas ? Mais pourrions-nous ajouter une dimension plus spirituelle et poétique à la façon dont nous traitons toutes ces fournitures de mercerie qu’on a tendance à remplacer sans y prêter forcément attention ?
C’est un peu le type de questions que je vous invite à vous poser tout au long de cette lecture…
Rendre hommage aux aiguilles usagées dans un Hari-kuyō

Dans le Dictionnaire du Japon (Librairie KINOKUNIYA), on traduit l’expression « Hari-kuyō » en ces termes : “Service funèbre pour le repos des aiguilles”.
Je trouve ça très joliment formulé puisque Hari signifie “aiguille” et Kuyō évoque une cérémonie. Notamment une commémoration en hommage aux défunts.
L’origine de cette pratique prend racine dans le syncrétisme japonais qui fait cohabiter le bouddhisme et le shintoïsme. C’est ce qui explique la dimension animiste du Hari-kuyō qui attribue un « esprit » à des objets inertes telles que des aiguilles.
La date de cette célébration varie en fonction des régions : aux environs du 8 février dans le Kantō et le 8 décembre dans d’autres régions du Japon.
Même si les jeunes générations sont moins présentes lors de ces évènements, il n’est pas rare de retrouver des étudiants de mode désireux de perpétuer cette tradition.
Certains fabricants d’aiguilles proposent même leur propre cérémonie.
Comment se déroule cette cérémonie ?

Toutes les personnes qui utilisent des aiguilles ou des épingles (dans le cadre professionnel ou amateur) se regroupent dans les sanctuaires et les temples pour célébrer le Hari-kuyō.
Même si l’on peut apercevoir des costumes chatoyants, l’ambiance n’est pas toujours festive. Il se dégage souvent une certaine « solennité ». Ce qui peut s’expliquer par le fait que ces rites se déroulent dans des lieux sanctifiés.
En témoignant leur gratitude envers ces accessoires usagés, les participants espèrent être récompensés avec plus de compétence et d’excellence dans leur pratique.
Des blocs de tofu ou de konjac sont destinés à accueillir les offrandes d’aiguilles et d’épingles. Les moines accompagnent ces gestes par des bénédictions en direction des personnes présentes :

Source : hiro_y, CC BY 2.1 JP https://creativecommons.org/licenses/by/2.1/jp/deed.en, via Wikimedia Commons
Dans une vidéo sur le sujet du Hari-kuyō, une créatrice de kimonos expliquait le choix des aiguilles qu’elle venait de porter au temple. Il s’agissait d’aiguilles brisées par des tissus épais.
En les piquant dans la matière soyeuse du tofu, elle avait pour objectif de leur assurer un dernier repos de la manière la plus douce qui soit. J’ai trouvé cette façon de voir les choses très inspirante.
Une fois la cérémonie terminée, les blocs de tofu ou de konjac sont, soit enterrés dans des lieux purifiés, soit enveloppés dans du papier et déposés sur des plans d’eau pour voguer jusqu’à la mer.
Cette dernière image est on-ne-peut-plus-épique. Vous ne trouvez pas ?
Le Hari-kuyō semble s’inscrire dans la philosophie du Mottainai

Source : Steve Nagata from Tokyo, Japan, CC BY 2.0 https://creativecommons.org/licenses/by/2.0, via Wikimedia Commons
Le concept philosophique du Mottainai もったいない (qu’on peut traduire par “quel gâchis”) est l’expression d’une aversion pour le gaspillage, d’une manière générale.
Il peut s’appliquer à la nourriture, à la Nature, aux objets. Mais aussi au temps perdu ou aux compétences qu’on pourrait ne pas mettre en pratique.
C’est un véritable état d’esprit qui donne de la valeur à toute chose, pour éviter les regrets ou les dépenses inutiles. Il souligne aussi l’importance de la gratitude.
Le Hari-kuyo s’inscrit donc parfaitement dans le concept du Mottainai puisqu’il donne une valeur spirituelle aux aiguilles.
En leur réservant une véritable cérémonie d’adieu, il incite à en prendre soin tout au long de l’année.
On est donc loin de la « fast consommation » (j’invente un concept 😁) qui pollue notre environnement, tout autant que notre capacité à remercier ces petits objets du quotidien peu onéreux pour leurs bons et loyaux services.
ALors, Est-ce UN CHOC DES CULTURES POUR VOUS ? OU TROUVEZ-VOUS MATIÈRE À RÉFLEXION POUR VOTRE PROPRE RAPPORT À VOS AIGUILLES ?
À titre personnel, je ressors grandie de ce travail de recherche que j’ai effectué pour pouvoir vous proposer cet article.
Même si j’ai mes propres croyances et que j’ai une tendance naturelle à aimer faire durer ce que je possède, je trouve que ce genre de réflexion « non-matérialiste » me donne une vision plus « magique » de tous ces petits compagnons de création que sont mes aiguilles, mes fils, mes ciseaux, etc.
Et s’ils étaient plus « vivants » qu’on ne le pense 😉…
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Poétique et spirituel. Mais quel dommage pour l’environnement. Même en enterrant le bloc de tofu chargé d’aiguilles, cela créera une pollution à long terme dans la terre. Il existe toute une vie sous nos pieds. Je favorise de recréer cette cérémonie en collaboration avec un organisme ou un artisan qui saura recycler, voir fondre ces aiguilles pour quelles deviennent autre chose.
Bonjour Françoise !
Effectivement, vous avez entièrement raison. Cette réflexion autour du devenir de nos aiguilles nous invite à considérer ces petits objets comme étant « importants » dans la mesure où leur recyclage n’est pas forcément assuré. Personnellement, je n’achète que très peu d’aiguilles, malgré mon usage intensif ces dernières années. Pourtant, les modèles que j’utilisent sont parmi les plus fines du marché 😊 (et oui, pour broder des bijoux et leurs petits points, on a difficilement le choix). Il suffit de les stocker soit dans un étui à aiguilles, soit sur un pique-aiguilles, si possible, rembourré avec un matériau légèrement abrasif pour les polir après chaque utilisation 😉.
Merci pour votre commentaire !
Encore une approche qui éveille nos petites consciences, me plait et qui donne à réfléchir, tu as raison.
Pour ma part, je chine mes aiguilles le plus souvent, comme beaucoup des matières que j’utilise pour moi ou en atelier (fils, ciseaux, (je suis dans une région berceau de la cisellerie ). Souvent aussi, car il existe de très jolis supports d’aiguilles ( compact needle case par exemple) ou des petits paquets en papier noir vintage avec de jolies étiquettes… Bref, je me situais donc en amont, sans penser à la suite, puisque mes aiguilles cassées ou rouillées partent, je l’avoue … aux oubliettes dans ma poubelle.
L’option du voyage maritime pour nos petites aiguilles m’interpellent en pensant à nos poissons 🙂 ! Mais l’idée de donner une âme à nos objets me séduit cependant!
Bravo pour tes recherches , un plaisir de te lire …
Coucou Annie 😊 !
Tu vois, je n’ai jamais eu l’idée de chiner mes aiguilles, mais tu as entièrement raison de leur donner une seconde vie, si leurs propriétés de glisse, etc. ne sont pas altérées. Et puis, l’idée qu’une autre brodeuse les ait utilisées, c’est aussi participer à leur histoire. Et ça, ça me plaît ! Par contre, tu dois procéder à une triple désinfection, j’imagine 😅.
Ensuite, ce que tu évoques concernant les poissons, je trouve ça d’une pertinence absolue !!! J’étais tellement focalisée sur la poésie de l’image finale que je suis passée totalement à côté de cet aspect pourtant primordial ! Quand on sait à quel point le métal est quasiment « indestructible » en milieu aquatique 😫.
En faisant mes recherches, j’ai vu que certaines personnes prenaient la peine d’envelopper leurs aiguilles usagées dans un petit paquet hermétique avant de les jeter à la poubelle pour éviter que les rats, les corbeaux ou autre animal sauvage puissent se faire du mal en farfouillant dans nos détritus. C’est peut-être pour la même raison que les blocs de tofu sont soigneusement emballés avant d’être déposés sur l’eau.
Un article à lire et qui ne peut qu’intéresser les passionnés du Japon.
Merci pour votre commentaire 😊 !